12 décembre 2019

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Discours de Si Abderrahmane AL YOUSSOUFI à Bruxelles en 2003

Écrit par  Abderrahmane AL YOUSSOUFI

Le 27 Septembre dernier, soit depuis près de 5 mois, des élections législatives ont eu lieu au Maroc. Ce n’était pas la première fois que pareille consultations s’y déroule.

Mon pays a connu depuis 1960 une série d’élections locales, professionnelles et générales dont les résultats étaient manipulés par l’administration notamment par le parrainage de certains partis politiques. C’est pour cela que personne, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, n’en attendait qu’elles puissent inaugurer un vrai processus démocratique. Par contre celles du 27 Septembre 2002, revêtaient une importance particulière bien avant même leur déroulement aux yeux des observateurs nationaux et étrangers; ou bien elles allaient constituer un vrai tournant vers la démocratie effective ou bien elles allaient confirmer que la démocratie reste dans les pays du Tiers Monde, notamment dans le monde arabo-musulman, une aspiration lointaine.

Ce qui donnait à ces élections toute leur importance, c’est qu’on en attendait d’elles qu’elles puissent régler un problème fondamental par rapport a l’histoire du Maroc moderne. Est-ce que l’expérience de l’alternance consensuelle vécue par le Maroc depuis 1998 pendant 5 années (près de la moitié de cette période sous le règne de Hassan II et l’autre grande moitié sous celui de Mohammed VI, est-ce que cette expérience va aboutir à une expérience, qui lui soit supérieure c’est-à-dire à “l’alternance démocratique”? ou bien allait-elle décevoir les espoirs qu’on a fondés sur elle tant au Maroc qu’à l’étranger?

Bien que ces élections ne concernaient pas directement l’organisation des pouvoirs au Maroc (comme voter un amendement constitutionnel par exemple) et qu’elles se limitaient à l’élection des députés, le fait qu’elles puissent échapper à toute manipulation traditionnelle depuis 1963, allait être considéré comme un événement majeur très important pour l’avenir de la démocratie au Maroc.

L’alternance consensuelle construite à partir du Parlement de 1997 n’a pas été imposée par des élections unanimement contestées par les partis politiques, comme elle n’a pas été le résultat d’alliances librement contractées par les partis. Elle a été le résultat d’un accord entre le Roi Hassan Il, qui détenait tous les pouvoirs, et l’opposition historique au Maroc (l’USFP qui représente historiquement la partie la plus grande et la plus importante des forces qui ont lutté pour l’indépendance, pour le retour du Roi patriote Mohammed V sur son Trône après sa déposition et son exil à Madagascar par les autorités françaises en 1953).

Cela veut dire que l’accord a été conclu par les deux parties qui se partageaient en quelque sorte la légitimité nationale et historique dans le Maroc post-colonial et cela après un long désaccord qui durait pratiquement depuis l’indépendance du pays en 1956, désaccord ouvert qui a traversé des moments difficiles depuis le renvoi par le Palais en 1960 du gouvernement qui représentait l’aile progressiste de l’Istiqlal laquelle englobait les résistants, les membres de l ‘Armée de libération, les syndicats ouvriers et la nouvelle élite politique et qui a fondé l’Union Nationale des Forces Populaires dont le plus prestigieux de ses fondateurs n’était autre que Mehdi Ben Barka.

L’UNFP est devenue l’Union Socialiste des Forces Populaires après le Congrès extraordinaire de 1975, congrès qui adopta la Démocratie politique comme option stratégique dans le combat pour la promotion des libertés fondamentales, la consolidation de l’Etat de droit et la mise en œuvre de la justice sociale.

Tout observateur attentif à l’évolution de la situation au Maroc sait pertinemment que ce qu’on a appelé pendant plus de cinq années, «le gouvernement d’alternance» que j’ai eu l’honneur de conduire, n’a pas été le fruit d’alliances libres entre les partis qui en sont membres. Elle a été la concrétisation d’une décision prise par Hassan II. Parmi les résultats de cette décision, il faut relever une certaine et relative transparence qu’ont connue les élections de 1997 et dont les résultats avaient porté l’USFP en tête du paysage politique, ce qui l’habilitait “démocratiquement” à occuper le poste de premier ministre; quant à la majorité parlementaire, elle a été garantie par le Roi lui-même.

Tout cela n’était pas confidentiel, puisqu’avant même l’expérience de l’alternance, Hassan II avait convié l’opposition à travers la radio et la télévision à entrer au gouvernement, en l’assurant qu’il lui garantira la majorité au Parlement pendant trois ans. Cette invitation, faite publiquement n’a pas prospéré. Au contraire les rencontres discrètes ont abouti par la suite à l’alternance. C’est pourquoi l’opinion a accordé une importance capitale aux élections du 27 Septembre 2002, parce qu’elle savait que ces élections étaient fondées sur un engagement ferme et qu’elles seront libres et honnêtes. En effet des avancées prometteuses ont été réalisées dans la révision de la loi électorale en changent le mode de scrutin uninominal par celui de la liste à la proportionnelle. Une liste nationale réservée aux femmes leur permettra d’occuper un minimum de 10% des sièges à la Chambre des députés. Tout cela a été atteint par consensus entre le gouvernement d’alternance et les partis représentés au Parlement, opposition incluse. Il a été procédé aussi à un nouveau découpage électoral par consensus.

La question que se posaient les Marocains et les observateurs était la suivante: «Est-ce que le consensus va-t-il se dépasser lui-même à travers les élections du 27 Septembre ? En d’autres termes, le Maroc va-t-il passer effectivement de l’alternance consensuelle à l’alternance démocratique?

Il n’était guère facile de répondre à cette question avant les élections. Non seulement parce que la réponse dépendra du degré de transparence qui caractérisera ces élections mais aussi parce que le problème en fait ne se limite pas à la transparence ou à la non-transparence. Il est plus profond que cela. Par exemple qui de la composition du gouvernement au lendemain des élections? Restera-t-il marqué par la dualité des Ministres, comme l’était le gouvernement d’alternance dans lequel il y avait les Ministres choisis par le Roi (Intérieur, Défense, Justice, Affaires Etrangères, Fondations religieuses) et les autres qui sont proposés par le Premier Ministre, ou bien que cette situation va changer parce qu’elle n’a aucun fondement constitutionnel ?

Bien que cette «dualité» ait fonctionné pendant le gouvernement d’alternance dans le cadre du «consensus», l’élite politique marocaine, ainsi que de nombreux observateurs ont continué à mettre en cause cette dualité inconstitutionnelle avec insistance. En fait ce problème concerne l’étendue de l’autorité qui sera pratiquement entre les mains du Premier Ministre et des Ministres. Ce qui pose le problème de l’essence même de la démocratie, c’est-à-dire qu’il s’agit de savoir à qui échoit l’autorité gouvernementale. Est-ce aux urnes exclusivement ou à une réalité incontournable qui tire sa force du consensus ou de l’équilibre des forces et qui ne se soumet pas aux élections et ne se laisse pas influencer par elles parce qu’elle n’est pas un enjeu électoral. Le problème est donc complexe.

Pour comprendre le fond de cette complexité, il faut revenir en arrière, au processus des évolutions qui ont été couronnées par l’expérience de l’alternance que notre parti a assumée durant les cinq années antérieures aux élections.

Le 15 avril 1958, les Ministres de l’Istiqlal présentent à Mohammed V leur démission du gouvernement. Il s’agissait du 2ème gouvernement en 2 ans d’indépendance. Il était présidé, comme le précédent, par une personnalité indépendante, Mbarek Bekay. Lorsque le gouvernement français devait négocier avec le Maroc, le retour d’exil de Mohammed V et l’indépendance du pays, et ce sous la pression de la Résistance et de l’Armée de Libération, il a souhaité qu’une personnalité indépendante soit placée à la tête du gouvernement de négociation. L’objectif était clair: casser l’unité du camp patriotique qui s’était constitué depuis les années «30 », composé du mouvement national (Istiqlal) et de l’ institution du Trône (personnifiée par Mohammed V) pour empêcher une vraie indépendance du pays, retarder l’évacuation des forces militaires d’occupation (françaises, américaines et espagnoles), ralentir l’édification du Maghreb et le soutien de la révolution algérienne, gêner la construction d’une économie nationale libérée et l’établissement d’une vie démocratique animée par les militants du mouvement national et les masses populaires barrant la route aux suppôts du colonialisme, aux parvenus et aux opportunistes.

Tels étaient les projets que ne cessaient de proclamer d’expliquer les leaders nationaux en tête desquels se détachaient Allal El Fassi et Mehdi Ben Barka et cela depuis le début des négociations franco-marocaines. L’imposition d’une personnalité indépendante à la tête du gouvernement visait en fait la constitution d’une «Troisième Force ». L’on sait que la question de la création d’une «Troisième force» s’est répétée dans plusieurs pays, soit pour des motivations néo-coloniales ou pour des nécessités relevant de la guerre froide.

L’implantation d’une «Troisième Force» au Maroc a eu comme conséquence de rendre plus difficile «la transition démocratique» bien que le mouvement national s’y était engagé depuis la présentation du Manifeste de l’Indépendance le 11 Janvier 1944 avec l’accord et la bénédiction de Mohammed V. C’est pourquoi l’instauration de la Démocratie au Maroc au lendemain de l’Indépendance dépendait de la mise à l’écart de la «Troisième Force» des centres de décision et la fin de son hégémonie.

Pour ce faire, il n’y avait que deux options pour le mouvement national : se retirer du jeu politique et reprendre la lutte de libération avec ce que cela impliquait comme coûts élevés et de mauvaises surprises ou bien limiter au maximum les pouvoirs du gouvernement de la Troisième Force en confiant l’ensemble du pouvoir législatif et l’essentiel des compétences exécutives au Roi Mohammed V, en sa qualité de Roi patriote lié par un pacte sacré au mouvement national et à ses objectifs.

C’est cette dernière option qui a été choisie par l’ensemble des composantes du mouvement national, Istiqlal, Résistance, Armée de Libération et Syndicats. C’est ainsi que l’expérience marocaine se distingua par le fait que le Maroc était le seul pays du Tiers-Monde où les forces du mouvement de libération nationale n’ont pas assumé la responsabilité du pouvoir après avoir gagné l’indépendance de leur pays. Il a suffi de quelques mois seulement pour constater la gravité de l’erreur commise par le choix de cette option.

La troisième Force se mit à occuper toutes les fonctions à l’intérieur du Palais même et dans tous les rouages de l’Etat, ce qui provoqua une crise politique dans le pays, aggravée par des soulèvements armés douteux dans quelques régions du pays. Ce qui fit comprendre à Mohammed V que l’expérience de la Troisième Force ne pouvait conduire qu’à une plus grande détérioration de la situation générale. Il décide alors de confier la direction du gouvernement à une personnalité membre du courant progressiste de l’lstiqlal. M. Abdellah Ibrahim et le Ministère de l’Economie et des Finances à Abderrahim Bouabid. C’était donc une autre « alternance » durant laquelle ce gouvernement s’attela à la libération de l’économie marocaine; ce qui lui valut l’hostilité des milieux opposés à cette politique qui déclenchèrent une campagne virulente contre le gouvernement et exerceront des pressions sur Mohammed V pour qu’il mette fin à la mission de ce gouvernement qui n’a duré que 18 mois pendant lesquels de grandes réalisations économiques et sociales ont été faites ainsi que la préparation des élections locales qui se dérouleront après son départ en mai 1960.

A partir de ce moment et particulièrement après le décès de Mohammed V, le Maroc est entré dans un régime monocratique appuyé sur des gouvernements constitués à partir d’élections ouvertement manipulés et parfois sans élection du tout.

De ce qui précède, il semblerait que l’expérience «d’alternance» qu’a connue le Maroc durant les dernières années ne serait que la répétition d’expériences passées: le camp qui fournissait les ministres pendant près de 40 ans a été rangé dans l’opposition tandis que le camp qui l’a précédé dans les années 1958-1960, a été rappelé au gouvernement après 40 ans.

Cependant, il faut souligner que la période écoulée entre l’alternance imposée par un coup de force en 1960 et l’alternance décidée par consensus en 1998 n’était guère une période d’attente du «tour de rôle», bien au contraire, ladite période a été animée par les luttes entreprises par notre parti (l’USFP) sur différents fronts et au cours desquelles nos militants ont payé le prix fort.

Pendant cette même période, notre pays a vécu certaines évolutions émaillées de temps à autre de projets d’alternance qui visaient à associer notre parti au gouvernement. C’est ainsi qu’en 1965 après l’explosion populaire qu’a connue Casablanca, le Palais entreprend des consultations pour constituer un nouveau gouvernement avec notre participation. Notre leader Mehdi Ben Barka, qui résidait à l’extérieur par nécessite et militait dans des ONG internationales de soutien aux mouvements de libération, a été approché par le Palais dans la perspective d’un retour au pays et d’une éventuelle participation au gouvernement. Ben Barka se préparait à ce retour qu’ il envisageait après la Conférence Tricontinentale de La Havane, lorsque des mains criminelles l’ont kidnappé à Paris le 2 Octobre 1965 pour le faire disparaître définitivement sans que nous sachions à ce jour les circonstances de sa mort ni le lieu de sa sépulture.

Le Maroc a connu en 1971 et 1972 deux tentatives de coups d’Etat militaires, avortés grâce à Dieu. Un an plus tard, l’Espagne annonça sa volonté d’accorder une pseudo-indépendance aux populations des provinces sahariennes marocaines qu’elle colonisait.

Devant cette grave menace dirigée contre notre intégrité territoriale Hassan II contacta notre camarade Abderrahim Bouabid et consulta les autres partis politiques en vue d’affirmer l’Union nationale autour de la question saharienne d’une part et de revenir au projet d’alternance d’autre part et ce dans la perspective d’inaugurer un véritable processus démocratique. Notre parti décide de tenter l’expérience encore une fois en participant aux élections locales (1976) et législatives (1977). Mais les manipulations habituelles ont fait avorter le projet. Depuis lors, les relations Palais-USFP allaient connaître des hauts et des bas mais sans aucune rupture. Lorsque Aberrahim Bouabid décède en janvier 1992, je lui ai succédé comme Premier Secrétaire. Le contact avec le Palais, si mince fut-il, était maintenu dans les mêmes conditions, jusqu’au jour où Sa Majesté Hassan II eut un vrai problème de santé. Il décida alors de reprendre le processus qui conduirait à une alternance qui-dans son esprit -devait être conduite par le Premier Secrétaire de l’USFP. Il n’était pas facile pour notre parti, dont nous avons décrit les relations avec le Palais, d’adhérer à l’idée d’alternance telle qu’elle a été présentée par Hassan II en 1997. Malgré cela nous avons pris le risque de l’accepter et d’assumer la responsabilité de sa réalisation.

Nous nous trouvions devant 2 options exclusivement: l‘une dictée par l’intérêt national et l’autre privilégiait des considérations politiques partisanes. Nous devions donc choisir entre la participation au gouvernement au moment où l’on savait que l’état de santé de notre Roi était préoccupant et que le Maroc allait de ce fait affronter une échéance difficile ou bien d’attendre l’intronisation de notre nouveau souverain pour négocier avec lui les modalités de notre participation. Nous avons choisi d’assumer notre responsabilité nationale, nous avons préféré privilégier l’intérêt du pays pour participer à une transition en douceur et finalement pour répondre à l’appel de notre Roi qui nous adjurait -nous tous les Marocains- de sauver le pays de la crise cardiaque qui le menaçait, étant donné la situation économique sociale et politique qui prévalait.

Nous avons donc préféré l’option patriotique aux calculs partisans. Nous avons été encouragés par l’acceptation par le Roi des demandes que j’avais maintes fois répétées dans mes déclarations à la presse, à savoir la confiance du Roi, une majorité parlementaire confortable et l’appui populaire, demandes qui ont été confortées par la prestation ensemble d’un serment solennel.

La confiance royale a été affirmée par Sa Majesté lors du discours inaugural de la session parlementaire d’Octobre 1997 quand il a déclaré que le Maroc était sous la menace d’une «crise cardiaque» et qu’après l’installation du Parlement il désignera en toute âme et conscience le Premier Ministre. l’opinion a compris dès ce moment qu’il s’agirait du Premier Secrétaire de l’USFP, ce parti qui est resté hors du gouvernement luttant pour la démocratie pendant 40 ans et qui a acquis la crédibilité suffisante pour jouer le rôle nécessaire dans les moments difficiles. La 2ème demande a été également satisfaite après avoir procédé à de larges consultations avec les organisations politiques et syndicales, amies ou adverses, celles issues de la Troisième Force incluses. Ces consultations ont abouti à la constitution d’une majorité confortable composée des députés du bloc démocratique, du centre et même du groupe islamique qui avait annoncé son soutien sans participation. Tout le monde avait compris qu’une telle majorité n’a pu se constituer sans le feu vert de qui de droit. Quant à la 3ème demande, l’appui populaire, l’on peut dire que c’était la première fois au Maroc que les citoyens ont commencé dès le 2ème mois de gouvernement à poser cette question: «Nous avons fondé de grands espoirs sur ce gouvernement, qu’est-ce qu’il a réalisé pour nous?»

La signification de cette question ne réside pas dans sa forme mais dans le seul fait qu’elle a été posée, car jamais depuis 40 ans une pareille question n’a été posée depuis les premiers gouvernements constitués par les membres du Mouvement National sous l’égide de Mohammed V.

Cela signifie que personne depuis 40 ans ne s’attendait à ce qu’un nouveau gouvernement apportât quelque chose de neuf; par contre le gouvernement d’alternance a focalisé l’attention de l’ensemble du peuple marocain depuis son installation. Personne ne peut nier qu’il bénéficiait de la satisfaction de toutes les composantes du peuple marocain: entrepreneurs, commerçants, masses populaires urbaines et rurales. Il y avait une profonde conscience que si ce gouvernement n’arrivait pas à réaliser son programme ce serait à cause d’obstacles autres qu’administratifs, c’est-à-dire parce qu’il ne disposait pas de tous les moyens qui lui permettraient d’agir.

A côté de ce soutien populaire spontané, le gouvernement a bénéficié d’une bienvenue internationale sans précédent. Pour la première fois, des Etats occidentaux intéressés par le Maroc, comme la France, l’Espagne, le Portugal, la Belgique, l’Italie, la Hollande, le Royaume Uni, la Grèce, les Etats-Unis, ont manifesté leur satisfaction devant le changement survenu au Maroc par la désignation d’un Premier Ministre issu de l’opposition. Des promesses d’aide et d’investissement ont révélé dans leur forme des encouragements à l’orientation prise par le Maroc.

Tout cela s’est passé lors de la constitution du gouvernement. Mais aujourd’hui, après qu’il ait achevé son mandat légal, alors que personne ne s’attendait à ce qu’il durât toute cette période qu’il a couronnée par l’organisation d’élections législatives, saluées à l’intérieur comme à l’extérieur du pays comme ayant été transparentes et honnêtes, que peut-on enregistrer comme résultats et perspectives ?

Au début de cette expérience, l’on se demandait ce qu’elle pourrait réaliser à court terme en matière de lutte contre le chômage et de réforme de l’enseignement, etc… C’est donc du domaine du rêve que de s’attendre à une amélioration radicale ou à une réforme globale, étant donné le poids de l’héritage d’une part et la succession des années de sécheresse d’autre part.

Cependant, ce gouvernement peut se flatter d’avoir réduit la dette extérieure de 19,2 (1998) à 14,1 milliards de dollars (2002), qu’il a maintenu la moyenne de l’inflation à 2%, qu’il a réduit le taux national du chômage de 14,5 (1999) à 10,5% (2002), que la part du budget général de l’Etat allouée aux secteurs sociaux est passée de 41 à 48%, le taux d’électrification rurale de 27 à 50%, celui de la desserte des ruraux en eau potable de 32 à 50%, et le taux de scolarisation des 6 – 11 ans de 68 à 94%. L’année 2001 avait réalisé des performances économiques satisfaisantes: 6,5% de croissance, 5% du PIB comme excédent du compte courant de la Balance des paiements, maintien du déficit des finances publiques à 2,7% du PIB, réalisation d’un faible taux d’inflation de 0,6%. l’année 2002 a consolidé et confirmé ces performances avec un taux de croissance de 4,5%, un excédent du compte courant de près de 3%. Les recettes et rentrées touristiques montrent un rétablissement progressif de la confiance dans la destination Maroc. Les avoirs extérieurs se sont établis à 104,5 MM DH contre 99,3 (…) ce qui permet de couvrir 8,8 mois d’importation.

Sous la direction de ce gouvernement ont été constituées des commissions d’enquête parlementaires et autres qui ont dévoilé de grands scandales et malversations dans des établissements publics et bancaires, perpétrés avant la formation de ce gouvernement, que des procès jugeant des malfaiteurs sont en cours. Ajoutons à cela la liquidation des dossiers relatifs aux droits de l’homme, l’indemnisation des victimes de disparitions forcées, de détentions arbitraires et d’autres répressions exercées contre elles dans les années «70» et «80» indemnisation qui a coûté à l’Etat plus de 80 millions de dollars, l’édiction d’un arsenal de lois et de décrets dans le domaine social, notamment les textes de la réforme de l’éducation et de la formation, de l’assurance maladie obligatoire, de la sauvegarde et de l’élargissement de la liberté d’expression et de la presse, la réforme du code de procédure pénale, l’exécution d’un nombre impressionnant de jugements, la démonopolisation de l’audiovisuel et l’institution d’un haut conseil de l’audiovisuel.

Ceux qui connaissent réellement le Maroc et les préoccupations marocaines ne jugent pas cette expérience à travers ce qu’elle a pu réaliser au niveau des problèmes que nous venons d’évoquer.

L’exposé que nous avons fait sur le problème de l’alternance depuis l’indépendance du Maroc en 1956 jusqu’à nos jours montre clairement que le problème concerne en réalité le défi auquel sont confrontés la plupart des pays du Tiers Monde, à savoir celui de la «transition démocratique». Cette expérience signifie le transfert du pouvoir des mains de son détenteur aux mains d’une autre force dégagée par l’expression démocratique libre. Ce qui veut dire qu’ il faut nécessairement distinguer dans la démocratie deux choses distinctes:

1) La signification littérale, c’est-à-dire «le gouvernement du peuple par le peuple». Ce qui veut dire à notre époque le gouvernement du peuple par lui-même par l’intermédiaire de ceux qu’il délègue à cet effet à travers des élections libres et honnêtes. C’est ce que voulaient dire les acteurs politiques pendant les 5 années écoulées par l’expression «l’alternance démocratique»;

2) Les libertés démocratiques comme la liberté d’expression, la liberté de constituer des associations ou des partis, le respect des droits de l’homme, etc. Ce deuxième aspect de la démocratie existe aujourd’hui au Maroc d’une façon raisonnable. Il y a toujours existé depuis l’indépendance à des degrés divers sauf pendant les périodes de répression. Le gouvernement d’alternance s’est attelé à élargir ces libertés, à les faire pratiquer, à en faire une réalité concrète. Reste le premier aspect qui constitue la substance de la démocratie. C’est l’alternance du pouvoir

gouvernemental entre les forces sécrétées par les élections libres et honnêtes.

Cet aspect des choses n’a jamais existé à quelque époque que ce soit. Il y

avait un accord général au Maroc durant les cinq années écoulées sur le

fait que l’alternance consensuelle avec ses réalisations et ses

insuffisances, n’est qu’une étape transitoire qui devait se terminer avec

les élections du 27 Septembre 2002 pour passer à l’alternance démocratique.

La question donc qui se pose aujourd’hui est la suivante: Est-ce que la

transition s’est réalisée ?

La réponse qui s’impose, en prenant en considération tout ce que nous avions présenté sur l’expérience marocaine, est que la transition à «l’alternance démocratique» repose sur 3 conditions:

  1. L’organisation d’élections dans un climat de transparence et d’honnêteté, c’est ce qui s’est passé le 27 Septembre dernier;
  2. Appliquer la méthode démocratique dans la constitution du gouvernement et ce en confiant la charge de Premier Ministre au parti qui a obtenu le plus grand nombre de sièges dans la nouvelle Chambre des députés;
  3. Mettre en œuvre les articles de la constitution dans le sens de transférer la plus grande quantité de compétences exécutives au Premier Ministre et au gouvernement qu’il préside. En premier lieu ne pas retenir le concept de «Ministres de souveraineté» qui n’est pas mentionné dans la constitution et par conséquent confier tous les portefeuilles ministériels sans exception aux partis habilités à participer aux élections. Ce qui ne porte en aucune manière atteinte au consensus entre le Premier Ministre qui propose les noms des ministres à Sa Majesté le Roi, auquel revient la décision de les nommer en application des dispositions constitutionnelles.

La question qui se pose et qui concerne l’avenir est la suivante: Est-ce qu’il y a eu application de ces conditions, celles de la transition à l’alternance démocratique?

Avant d’y répondre, il y a lieu d’observer ce qui suit:

  1. Il n’y eut pas dans les milieux populaires d’enthousiasme suffisant pour ces élections. Peut-être que la moitié des Marocains en majorité parmi nos électeurs habituels ont exprimé par leur non participation au vote leur déception à l’égard de l’alternance consensuelle. L’expérience des 5 dernières années leur a fait comprendre que le gouvernement ne disposait pas de l’autorité suffisante pour assurer ses responsabilités, et qu’il était enchaîné par des traditions séculaires.
  2. La procédure des élections a été adoptée dans le cadre du consensus avec toutes les parties. Ce qui en fait une procédure compliquée ne correspondant pas à l’orientation de l’opinion publique.
  3. On doit souligner que les résultats de ces élections ont subi le contre-coup des crises internes que connaissent tous les partis. Le nombre de ces derniers a atteint 26, quatre d’entre-eux seulement avaient une existence lors des premières élections de 1960 (locales) et de 1963 (législatives), les autres 22 partis sont tous sortis de la matrice des 4 anciens partis par fractionnement. L’administration n’a pas eu besoin de créer de nouveaux partis comme s’était le cas durant les 40 années passées.
  4. La majorité des sièges ont été gagnés par les 4 anciens partis: l’USFP, l’Istiqlal, le R.N.I et les deux branches du mouvement populaire.
  5. Ces élections ont enregistré le triomphe d’un parti islamique : le Parti de la justice et du développement avec un nombre de sièges remarquable. Certain organes de presse le qualifient de «parti islamique royal» parce que son président, Dr Khatib, a toujours été, depuis l’indépendance, un des hommes du Palais. La raison pour laquelle ce parti a surpris par sa victoire vient de ce que ses résultats de 1997 avaient été revus à la baisse par l’administration. Ensuite lors des dernières élections, il a adopté une stratégie intelligente, en limitant ses candidatures à 56 circonscriptions au lieu de 91, en concentrant ses efforts sur elles, en conseillant à ses partisans de voter Istiqlal ou Mouvement populaire là où le PJD n’est pas candidat et pour contrer l’USFP, qui a souffert aussi de la dispersion des voix provoquée par le groupe Amaoui, lequel n’a obtenu finalement qu’un seul siège. Malgré tout cela, notre parti a obtenu le plus grand nombre de voix et de sièges.

La méthodologie démocratique voulait que Sa Majesté le Roi désignât le Premier Ministre parmi ses membres. Bien que la lettre de la constitution lui donne la possibilité de désigner le Premier Ministre (point final), il n’en demeure pas moins que selon l’esprit de la nouvelle constitution et étant donné la pratique inaugurée par l’alternance, la Primature revenait au parti qui a obtenu le plus grand nombre de sièges (USFP 50, Istiqlal 48, PJD 42, RNI 41). La Mouvance populaire a totalisé 45 sièges. Les autres partis ont obtenu entre l et moins de 20 sièges. Il est évident que selon les résultats, les électeurs ont voté pour la reconduction de la majorité gouvernementale avec son leadership en cautionnant le bilan du gouvernement sortant.

La période qui a suivi les élections du 27 Septembre 2002 a été fertile en surprises et en changements dans les rapports entre partis. Alors que l’on s’attendait au passage de «l’alternance consensuelle» à «l’alternance démocratique», un communiqué du cabinet Royal du 9 octobre 2002 annonça que M. Driss Jettou, qui était Ministre de l’Intérieur dans le gouvernement précédent, a été nommé par Sa Majesté le Roi, Premier Ministre. C’est M. Jettou qui avait supervisé les élections du 27 septembre 2002 et dont la performance a été unanimement louée à l’intérieur comme à l’extérieur. Il ne s’était pas présenté à ces élections et il n’est inscrit dans aucun parti.

Notre parti se devait de prendre position devant cette décision. Le Bureau politique de l’USFP publia le lendemain un communiqué déclarant que la désignation du Premier Ministre en dehors des partis ayant participé aux élections et du parti qui a obtenu le plus grand nombre de sièges n’est pas conforme à la méthodologie démocratique. Nous avons réuni par la suite le comité central de l’USFP pour décider de l’opportunité de notre participation au gouvernement. Bien que l’orientation générale des débats fut contre la participation du fait que la nomination du nouveau Premier Ministre constituait un retour aux méthodes antérieures à l’alternance consensuelle, laquelle devant déboucher sur une vraie alternance démocratique, le comité central donna, finalement, mandat au Bureau politique pour prendre les décisions qui s’imposent.

En vérité, nous nous sommes trouvés, encore une fois, devant un choix difficile. Notre non participation signifierait condamner toute l’expérience à l’échec.

Nous devions nous interroger sur la possibilité de la transition démocratique par la voie du consensus, cette voie que nous voulions donner comme un exemple à suivre par les pays du Tiers-Monde au moment où la Démocratie est devenue une revendication mondiale.

Quant à notre participation et quels que soient le nombre et l’importance des porte-feuilles obtenus, elle signifierait que nous cautionnons la méthode non démocratique dans la transition démocratique, en supposant qu’il y a une volonté politique réelle pour réaliser cette transition.

Après une longue réflexion, nous avons choisi la non précipitation pour juger ce qui est arrivé. Nous nous sommes dit que nous avions devant nous l’échéance des élections locales dans quelques mois. Leur préparation, leur déroulement, et leur transparence constitueront des indicateurs sur l’orientation des choses.

Mais le plus important, c’est qu’après ces élections sera convoqué notre VIIème congrès national, soit près de deux ans après la constitution de l’actuel gouvernement. Il se serait écoulé une période suffisante pour évaluer le cours des choses dans notre pays. Nous aurons donc la possibilité d’évaluer l’expérience de l’alternance dans sa globalité.

Notre acceptation de conduire l’expérience de l’alternance a été un risque. Nous avons pris en considération l’intérêt national et non pas partisan.

Aujourd’hui que cette expérience s’est achevée sans qu’elle ait débouché sur ce que nous attendions d’elle, à savoir l’orientation vers la Démocratie par les avancées historiques qui constitueraient une coupure avec les pratiques du passé, nous nous trouvons encore une fois devant un impératif national qui nous engage à patienter pendant deux ans, dans l’espoir de voir la possibilité de réalisation du rêve de la transition sereine et tranquille à la Démocratie.

Espérons de ne pas perdre dans le proche avenir la faculté de rêver.

 Abderrahmane AL YOUSSOUFI

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  • Communiqué final du Comité Administratif de l'Union Socialiste des Forces Populaires qui a eu lieu le 20 et 21 avril 2013
    Ecrit par
    الاتحاد الاشتراكي للقوات الشعبية البيان العام الصادر عن اللجنة الإدارية الوطنية للاتحاد الاشتراكي للقوات الشعبية عقدت اللجنة الادارية الوطنية لحزب الاتحاد الاشتراكي للقوات الشعبية دورتها الثانية، يومي 20 و21 ابريل 2013، بمقر الحزب بالرباط، حيث أشرف على اشغالها رئيسها الأستاذ الحبيب المالكي، الذي اعتبر أنها دورة تأسيسية، لما يتضمن جدول أعمالها من قضايا سياسية هامة ومحورية…
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  • Discours de Si Abderrahmane AL YOUSSOUFI à Bruxelles en 2003
    Le 27 Septembre dernier, soit depuis près de 5 mois, des élections législatives ont eu lieu au Maroc. Ce n’était pas la première fois que pareille consultations s’y déroule. Mon pays a connu depuis 1960 une série d’élections locales, professionnelles et générales dont les résultats étaient manipulés par l’administration notamment par le parrainage de certains partis politiques. C’est pour cela…
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